Date de mise à jour 24/08/2026

Double matérialité : comment l'appliquer dans le cadre de la CSRD ?
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A retenir

La double matérialité est le principe fondateur de la CSRD et des ESRS. Elle impose d'analyser à la fois l'impact des enjeux ESG sur la performance de l'entreprise (matérialité financière) et l'impact de l'entreprise sur la société (matérialité d'impact). La simple matérialité ne retenait que la matérialité financière.

La double matérialité est l'un des apports majeurs de la CSRD au reporting de durabilité. Elle rebat les cartes par rapport aux approches financières classiques et structure l'ensemble de la démarche ESRS, depuis l'identification des enjeux jusqu'au choix des indicateurs à publier. 

 

Mais comment savoir quels impacts comptent vraiment ? Comment éviter de se perdre dans une avalanche de données ou de sombrer dans le greenwashing ? C’est ici qu’intervient la notion de matérialité, ce filtre stratégique qui permet de distinguer l’essentiel du superflu. 

 

L’entreprise durable ne se pilote plus à l’intuition. Face aux exigences croissantes des régulateurs, des investisseurs et des citoyens, elle doit démontrer, chiffres à l’appui, sa capacité à réduire ses impacts négatifs et à maximiser ses contributions positives. Après avoir posé la question du coût de l’inaction, il est temps de s’intéresser à ce que l’on choisit de mesurer et pourquoi

 

La matérialité : un concept venu de l’audit 

Avant de devenir un pilier du reporting extra-financier, la matérialité était un terme réservé aux commissaires aux comptes. Dans le monde de l’audit, elle désigne le seuil de significativité, c’est à dire le point à partir duquel une erreur ou une omission dans les états financiers est jugée suffisamment importante pour influencer les décisions des parties prenantes. Autrement dit, c’est ce qui mérite d’être signalé, parce que cela peut changer la donne. 

 

Transposée à la RSE, la matérialité devient un outil de tri stratégique. Elle permet à l’entreprise de prioriser ses enjeux en fonction de leur importance pour elle-même… et pour ses parties prenantes. Cette double lecture se traduit souvent par une matrice de matérialité simple, où les enjeux sont positionnés selon deux axes : 

  • L’impact sur l’entreprise (risques, opportunités, performance), 
  • L’importance pour les parties prenantes (attentes sociétales, réputation, pression réglementaire). 

Ce croisement donne naissance à une cartographie des enjeux "matériels", ceux qui doivent faire l’objet d’une attention particulière, d’une politique dédiée, voire d’un reporting spécifique. 

 

Mais attention, la matérialité n’est pas une simple formalité, elle engage l’entreprise dans un exercice de transparence, de dialogue et de responsabilité. Elle oblige à se poser les bonnes questions : Quels sont mes impacts ? Qui est concerné ? Qu’est-ce qui compte vraiment ? 

 


Calculer l’impact : Pourquoi la matérialité est indispensable? 

Dans le sillage du reporting extra-financier, le calcul d’impact s’impose comme une nouvelle grammaire de la performance. Il ne s’agit plus seulement de raconter ce que l’entreprise fait, mais de mesurer ce qu’elle produit — ou détruit — dans son interaction avec le monde. Empreinte carbone, égalité salariale, biodiversité, droits humains… les indicateurs se multiplient. Mais tous ne se valent pas. Et surtout, tous ne sont pas pertinents pour toutes les entreprises. 

 

C’est là que la matérialité entre en jeu. Elle agit comme un filtre stratégique, permettant de sélectionner les impacts qui comptent vraiment. Ceux qui sont susceptibles d’influencer les décisions des parties prenantes, ou de transformer durablement l’entreprise. En d’autres termes, la matérialité donne du sens au calcul d’impact. Elle évite de tomber dans le piège du reporting "catalogue", où l’on coche des cases sans cohérence ni vision. 

 

Prenons un exemple : une entreprise du secteur textile n’aura pas les mêmes enjeux matériels qu’un acteur du BTP ou qu’une banque. Pour l’une, les conditions de travail dans la chaîne d’approvisionnement seront centrales ; pour l’autre, ce sera la consommation de ressources ou l’impact sur les écosystèmes. La matérialité permet de contextualiser les impacts, de les relier à la stratégie, au modèle économique, aux parties prenantes concernées. 

 

Mais ce processus ne s’improvise pas. Il suppose une analyse rigoureuse, souvent participative, intégrant des données internes, des benchmarks sectoriels, des consultations avec les parties prenantes. Il exige aussi de définir des seuils de matérialité, c’est-à-dire des niveaux à partir desquels un impact devient significatif. Et surtout, il doit être documenté et transparent, car c’est sur cette base que repose la crédibilité du reporting. 

 

En somme, calculer les impacts, ce n’est pas seulement produire des chiffres. C’est faire des choix, assumer sa responsabilité vis-à-vis du monde qui nous entoure. Et c’est, de plus en plus, répondre à une obligation réglementaire comme nous allons le voir avec la CSRD et sa logique de double matérialité. 

 

Simple matérialité : une lecture uniquement financière

Avant la CSRD, la matérialité se limitait à une question : un enjeu ESG affecte-t-il la performance, les coûts ou la valeur de l'entreprise ? Cette approche ignore les impacts que l'entreprise génère elle-même sur son environnement ou ses parties prenantes, dès lors qu'ils n'ont pas de traduction financière immédiate.

 

Double matérialité : La vision européenne du reporting de durabilité 

La matérialité n’est plus seulement un outil d’analyse, elle est devenue une obligation réglementaire. Avec l’entrée en vigueur de la directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), les entreprises sont désormais tenues d’adopter une approche dite de double matérialité. Une exigence qui change profondément la manière de penser le reporting de durabilité. 

 

Deux regards sur les impacts 

La double matérialité repose sur deux perspectives complémentaires : 

  • La matérialité financière : Quels enjeux ESG ont un impact sur la performance de l’entreprise ? 
  • La matérialité d’impact : Quels impacts l’entreprise génère sur la société et l’environnement ? 

Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de mesurer les risques que le climat ou les inégalités font peser sur l’entreprise, mais aussi les risques que l’entreprise fait peser sur le climat ou les droits humains. Cette approche élargie reflète une vision européenne du développement durable, fondée sur la responsabilité et la transparence

 

 ⚠️ Point de vigilance

Un enjeu est matériel dès qu'il l'est sous l'un des deux angles, pas nécessairement les deux à la fois.

Une obligation inscrite dans la CSRD 

La CSRD introduit l'obligation de conduire une analyse de double matérialité pour les entreprises entrant dans son champ d'application. Les exigences de reporting reposent sur les European Sustainability Reporting Standards (ESRS) élaborés par l'EFRAG. Le standard ESRS 2 encadre notamment le processus d'évaluation de la matérialité à travers deux exigences clés :

  • IRO-1 : description du processus d'identification et d'évaluation des impacts, risques et opportunités (IRO) ;
  • IRO-2 : présentation des impacts, risques et opportunités matériels ainsi que des informations associées.

Par ailleurs, dans sa déclaration publique du 5 juillet 2024, l'ESMA (European Securities and Markets Authority - Autorité européenne des marchés financiers) a souligné l'importance d'une gouvernance robuste, d'une documentation rigoureuse du processus de double matérialité et d'une transparence suffisante vis-à-vis des parties prenantes.

 

De l’analyse à l’action : la matérialité comme outil de pilotage

Le règlement délégué adopté par la Commission européenne le 3 juillet 2026 révise et simplifie l’ensemble du premier jeu d’ESRS. Il fait suite aux projets soumis à consultation par l’EFRAG à partir du 29 juillet 2025 et à l’avis technique remis à la Commission en décembre 2025. Les standards révisés doivent s’appliquer aux exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027, avec une possibilité d’application anticipée pour les exercices ouverts en 2026.
 
Au-delà de la réduction du volume de données à publier et de la clarification du principe de matérialité, cette nouvelle architecture peut faire de l’analyse de double matérialité un véritable outil de pilotage. Les ESRS n’imposent cependant pas aux entreprises d’adopter un comportement ou un plan d’action particulier. Ils organisent la transparence sur les impacts, risques et opportunités matériels et sur la manière dont l’entreprise les gère.
 

Une matérialité orientée vers la gestion des enjeux

Pour chaque sujet ou sous-sujet identifié comme matériel, l’entreprise doit présenter ses politiques, les actions mises en œuvre et les ressources mobilisées, les indicateurs utilisés pour mesurer les progrès ainsi que les cibles fixées. Ces quatre exigences générales, désignées par les acronymes GDR-P, GDR-A, GDR-M et GDR-T, constituent la logique P-A-M-T (Politiques, Actions, Mesures, Targets/Cibles). Elles permettent de faire le lien entre les résultats de l’analyse de matérialité et les mécanismes concrets de gestion et de suivi de la performance durable de l’entreprise.
 
L’entreprise décrit les politiques adoptées, les actions clés engagées ou planifiées, les ressources financières significatives qui leur sont affectées, ainsi que les indicateurs et cibles utilisés. Lorsqu’elle n’a pas défini de politique, d’action ou de cible pour un sujet matériel, elle doit également le signaler.

 

Une matérialité intégrée à la gouvernance

La Norme révisée précise le rôle des organes d’administration, de direction et de surveillance dans le pilotage des enjeux de durabilité. L’exigence GOV-1 (Gouvernance des impacts, risques et opportunités) porte sur leurs responsabilités, leurs compétences et leur supervision des impacts, risques et opportunités matériels, notamment dans la définition de la stratégie, la prise de décisions majeures, la gestion des risques et le suivi des objectifs. L’exigence GOV-2 (Dispositifs d’incitation liés à la durabilité) décrit la manière dont les critères de durabilité sont intégrés aux mécanismes de rémunération ou d’évaluation. GOV-3 (Présentation de la diligence raisonnable) explique comment l’entreprise met en œuvre et présente son processus de diligence raisonnable. Enfin, GOV-4 (Gestion des risques et contrôle interne du reporting de durabilité) couvre les dispositifs de gestion des risques et de contrôle interne appliqués aux informations publiées en matière de durabilité.
 
La matérialité est ainsi davantage intégrée aux dispositifs de gouvernance, à la stratégie et aux processus de gestion des risques.

 

Une matérialité connectée à la performance

L’exigence SBM-3 (Stratégie et modèle économique : impacts, risques et opportunités matériels) demande d’expliquer comment les impacts matériels sont liés à la stratégie et au modèle économique de l’entreprise. Elle précise également comment les risques et opportunités matériels peuvent affecter le modèle économique et la chaîne de valeur, ainsi que la manière dont l’entreprise les intègre dans sa stratégie, sa planification et ses décisions.
 
Les ESRS révisés contiennent également des informations qualitatives et, lorsque cela est possible et utile, quantitatives sur les effets financiers actuels et anticipés des risques et opportunités matériels. Des exemptions et des mesures transitoires encadrent toutefois les informations quantitatives, notamment lorsque les effets ne peuvent pas être isolés, lorsque l’incertitude de mesure est trop élevée ou lorsque l’entreprise ne dispose pas encore des capacités nécessaires.
 
Cette articulation rend plus lisibles les interactions entre matérialité d’impact et matérialité financière. Un impact peut générer un risque ou une opportunité financière, mais il peut également rester matériel uniquement du point de vue de ses effets sur les personnes ou l’environnement.

 

En somme, la matérialité n’est plus un simple exercice de reporting. Elle devient une boussole stratégique, un outil de pilotage et un révélateur d’engagement. En comptabilisant leurs impacts, les entreprises ne se contentent pas de répondre à une obligation réglementaire : elles affirment leur rôle dans la transformation du monde. 

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