La désinformation s’infiltre partout : réseaux sociaux, médias traditionnels, messageries privées. Le ministère des Armées qualifie la désinformation de « véritable arme de guerre ».
Chacun devient cible… et acteur d’une guerre de l’information qui brouille les repères et fragilise le débat démocratique.
Quels sont les ressorts de la désinformation à l’ère de la post-vérité ? Comment se manifeste-t-elle dans les débats climatiques ? Quels en sont les mécanismes, les relais mais surtout les ressources pour s'en prémunir ? Je vous explique dans cet article.
À l’heure où la vérité vacille sous le poids des opinions, la désinformation s’impose comme un enjeu majeur de notre époque.
Post-vérité : quand le ressenti supplante les faits
Le concept de post-vérité désigne une époque où les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels à l’émotion ou aux croyances personnelles. Ce phénomène ne repose pas sur une simple négligence des faits, mais sur une transformation profonde du rapport à la vérité dans l’espace public. Ce glissement, qui s’est accéléré avec la montée en puissance des réseaux sociaux et la fragmentation des sources d’information, traduit une mutation profonde du paysage médiatique et cognitif. Dans ce contexte, les algorithmes favorisent les contenus émotionnels et polarisants, au détriment des analyses nuancées. Il ne s’agit pas simplement d’un désintérêt pour les faits, mais d’un changement de paradigme où la vérité devient relative, soumise à des logiques de croyance, d’appartenance ou de viralité. Ce glissement sape les fondements du débat démocratique, en rendant plus difficile la construction d’un consensus rationnel et en favorisant la polarisation. Il ouvre ainsi la voie à une manipulation massive de l’information, où les faits deviennent malléables et les opinions imperméables à la contradiction.
Climat : un terrain miné par la désinformation
Le rapport d’octobre 2025 sur la désinformation climatique en France et au Brésil est sans appel : 90 % des narratifs identifiés en France visent à discréditer les solutions de la transition écologique, notamment les énergies renouvelables et la mobilité électrique. Cette étude s’appuie sur l’analyse automatisée de 18 chaînes de télévision et stations de radio françaises, complétée par une vérification humaine. Elle identifie 529 cas de mésinformation climatique sur la période étudiée et 19 narratifs récurrents de désinformation. Cette étude met en lumière la fréquence élevée des récits trompeurs dans certains médias privés, comme Sud Radio (1 cas toutes les 40 minutes) ou CNews (1 cas par heure), et souligne le rôle plus protecteur de l’audiovisuel public.
La désinformation climatique ne nie plus le réchauffement, elle le relativise, le détourne ou sape les réponses politiques. Ce « nouveau déni »freine les investissements, alimente les théories du complot et mine la confiance dans les institutions.
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Les 19 narratifs de désinformation climatique
Ces récits ne sont pas isolés : ils traduisent une menace informationnelle coordonnée, où des récits trompeurs sont diffusés de manière répétée et structurée pour saper la légitimité des politiques climatiques. Cette stratégie, documentée dans cette cartographie rigoureuse de la désinformation climatique, a été réalisée conjointement par les ONG Science Feedback, QuotaClimat et Data For Good. Voici les principaux récits identifiés, accompagnés de leur réfutation scientifique (formulées par Science Feedback) :
Énergies renouvelables
- “Les renouvelables font exploser les prix” : Faux. Elles sont aujourd’hui les sources les moins coûteuses à produire. Les hausses sont liées aux prix du gaz et aux investissements réseau.
- “Elles sont inutiles à cause de leur intermittence” : Trompeur. Des solutions existent (stockage, mix énergétique) et de nombreux pays les utilisent comme pilier de leur réseau.
- “Elles provoquent des blackouts” : Infondé. Aucun lien direct établi. Les réseaux bien conçus les intègrent sans problème.
- “Le soutien public aux renouvelables est excessif” : Manque de contexte. Les subventions aux fossiles sont bien plus élevées. Le soutien public aux EnR reste minoritaire.
- “Leur bilan environnemental est désastreux” : Inexact. Leur impact est bien moindre que celui des énergies fossiles, tant sur la biodiversité que sur la santé humaine.
Nucléaire et mix énergétique
- “Le nucléaire suffit à décarboner la France” : Trompeur. L’électricité est décarbonée, mais les combustibles fossiles dominent encore le mix énergétique global.
- “La France est un petit émetteur, donc inutile d’agir” : Faux. Les pays émettant <2 % représentent ensemble 38 % des émissions mondiales.
- “Réduire les émissions françaises ne sert à rien si les autres ne le font pas” : Trompeur. Chaque réduction compte. L’atmosphère ne distingue pas les origines des émissions.
Mobilité et politiques publiques
- “Les ZFE (Zones à Faibles Emissions) sont inefficaces” : Inexact. Elles réduisent la pollution locale et améliorent la santé publique.
- “Les voitures thermiques ne posent pas de problème, surtout si elles sont récentes ou roulent à l’éthanol” : Trompeur. Elles restent plus polluantes que les électriques et l’éthanol soulève des enjeux d’usage des terres.
- “Les voitures électriques polluent plus que les thermiques” : Faux. Sur l’ensemble du cycle de vie, les électriques émettent moins de CO2, surtout dans un pays à électricité décarbonée.
Consensus scientifique et climat
- “Le climat a toujours fluctué naturellement, c’est aussi le cas aujourd’hui” : Erroné. Les modèles montrent que les fluctuations naturelles ne suffisent pas à expliquer le réchauffement actuel.
- “Les politiques climatiques sont adoptées sans étude préalable” : Inexact. Elles font l’objet d’évaluations, simulations et suivis, souvent par des organismes indépendants.
- “Les données scientifiques sont falsifiées pour manipuler l’opinion” : Théorie du complot. Les rapports du GIEC sont rigoureusement vérifiés par des centaines de scientifiques.
- “L’origine humaine du réchauffement est incertaine” : Faux. Les preuves sont solides et convergentes. Le GIEC parle d’une contribution humaine « incontestable ».
- “La climatisation est une bonne solution d’adaptation sans impact négatif” : Manque de contexte. Elle consomme beaucoup d’énergie et peut aggraver le réchauffement local.
Intérêts économiques et discours politiques
- “La décarbonation cache des intérêts financiers, pas climatiques” : Trompeur. Les EnR sont aujourd’hui moins chères à produire, et les intérêts fossiles luttent activement contre la transition.
- “Il n’y a pas de consensus scientifique, le débat est interdit” : Faux. 97 à 99 % des climatologues s’accordent sur l’origine anthropique du réchauffement. Le débat scientifique existe, mais les preuves sont solides.
- “L’agriculture et l’élevage sont bons pour le climat” : Erroné. Ils sont responsables d’émissions importantes (méthane, déforestation) et peuvent transformer les prairies en sources de gaz à effet de serre.
Des mécanismes bien rodés
Les techniques de désinformation sont multiples : faux sites, deepfakes, bots, trolls, détournement de citations, greenwashing. Les campagnes sont souvent coordonnées, parfois soutenues par des intérêts économiques ou politiques. Le rapport du ministère des Armées cite des exemples concrets, comme un faux site d’engagement militaire en Ukraine ou une vidéo virale prétendant à une convocation forcée d’un français pour le front ukrainien.
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L’Europe contre-attaque
Face à cette menace, l’Union européenne a renforcé son Code de bonnes pratiques contre la désinformation, un cadre de co-régulation qui engage désormais 34 signataires autour de 44 engagements et 127 mesures concrètes. Ce code implique les très grandes plateformes numériques (Google, Meta …), les régies publicitaires, les associations professionnelles et les acteurs de la société civile.
Parmi les mesures phares :
- La démonétisation des contenus trompeurs, en empêchant les publicités sur les sites diffusant de la désinformation.
- La transparence accrue de la publicité politique, avec obligation de signalement explicite.
- Le renforcement des outils de signalement et de vérification, pour permettre aux utilisateurs de détecter et signaler les contenus douteux.
- L’accès élargi aux données pour les chercheurs, afin de mieux comprendre les dynamiques de désinformation.
- La création d’un Centre de transparence et d’une Task-force permanente, chargée d’adapter le code aux évolutions technologiques et aux nouvelles menaces.
Ce code s’inscrit dans le cadre du Digital Services Act (DSA), qui rend certaines de ces obligations juridiquement contraignantes pour les très grandes plateformes (telles Google ou encore Meta). Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) a également lancé l’initiative FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference), visant à détecter, exposer et contrer les ingérences informationnelles étrangères.
A l’international, une coalition se forme à la COP 30
À Belém, la COP30 a marqué un tournant historique : pour la première fois, l’intégrité de l’information climatique s’invite à l’agenda officiel des négociations.
Vingt États, dont la France, le Brésil et le Canada, ont signé la « Déclaration sur l’intégrité de l’information », un texte inédit qui érige la lutte contre la désinformation en pilier de l’action climatique. Face à une explosion des contenus trompeurs – amplifiés par l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux –, les signataires s’engagent à promouvoir des informations fiables, protéger les journalistes environnementaux et soutenir un écosystème médiatique résilient. « Sans vérité, il n’y a pas d’action », a martelé le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, dénonçant les « forces obscurantistes » qui sapent la confiance publique et retardent les mesures urgentes.
Cette initiative, saluée par l’ONU et l’Unesco, s’accompagne de la création d’un fonds mondial pour financer la recherche et la régulation des plateformes numériques, posant les bases d’une gouvernance internationale contre le déni climatique.
Comment s’outiller face à la désinformation ?
Au-delà du sujet climatique, face à cette montée en puissance des récits trompeurs et des campagnes de manipulation, le Ministère des Armées indique qu’il devient essentiel de renforcer nos défenses individuelles et collectives. La désinformation ne se limite pas à des contenus mensongers : elle exploite nos biais cognitifs, nos émotions et nos routines numériques. Voici une série de leviers d’action, issus à la fois des recommandations des de la commission européenne, du guide du Ministère des Armées et des travaux de l'ONG Science Feedback pour mieux s’armer face à ce phénomène :
- Adopter une posture active : Ne pas relayer sans vérifier, signaler les contenus douteux et sensibiliser son entourage aux risques de manipulation.
- Identifier l’origine de l’information : Apprendre à remonter à la source initiale d’un contenu, en vérifiant qui publie, dans quel contexte, et avec quelles intentions.
- Développer l’esprit critique : Croiser les sources, vérifier l’auteur, repérer les biais émotionnels ou les incohérences. Une information trop alignée avec nos convictions mérite d’être interrogée.
- S’appuyer sur les réseaux de fact-checking : Des plateformes comme AFP Factuel ou DE FACTO offrent des vérifications rigoureuses et accessibles.
- Repérer les sites trompeurs : Savoir reconnaître les sites frauduleux ou imitant des institutions officielles grâce à des critères simples (URL suspecte, absence de mentions légales, etc.).
- Analyser les images et vidéos : Développer des réflexes pour détecter les contenus manipulés, générés par IA ou sortis de leur contexte.
- Renforcer l’éducation aux médias : L’EMI (éducation aux médias et à l’information) est appelée à devenir une grande cause nationale en 2026. Elle vise à outiller les citoyens, jeunes et moins jeunes, face aux manipulations.
- Utiliser les ressources pédagogiques : Le ministère des Armées propose des tutoriels, des lexiques et des outils via l’Académie numérique de la Défense pour renforcer la résilience cognitive.
- Mobiliser les réseaux de vigilance : S’appuyer sur les communautés de veille citoyenne, les enseignants, les journalistes et les professionnels du numérique.
- Soutenir un journalisme indépendant : La précarisation du métier, la concentration des médias et les pressions politiques fragilisent la qualité de l’information. Des initiatives comme la Journalism Trust Initiative ou les chartes écologiques des rédactions sont des leviers essentiels.
La vigilance collective est notre meilleur rempart contre la désinformation : institutions, médias et citoyens doivent agir ensemble pour déjouer les récits trompeurs. Ce combat ne se gagne pas seulement avec des lois ou des algorithmes, mais par une mobilisation citoyenne, une culture du doute éclairé et une confiance renouvelée dans les médias d’intérêt général. Dans l’ère de la post-vérité, la vérité ne s’impose plus : elle se défend.
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