Zoonoses émergentes, antibiorésistance, maladies vectorielles, impacts sanitaires du changement climatique : les professionnels de santé sont de plus en plus confrontés à des situations cliniques où les déterminants environnementaux et animaux jouent un rôle central. Pourtant, la prise en charge reste encore majoritairement structurée par une lecture strictement biomédicale, centrée sur l’humain.
Comment améliorer la prévention, le diagnostic et la gestion des risques sanitaires sans intégrer pleinement ces interfaces entre santé humaine, animale et environnementale ?
Le concept One Health apporte un cadre de réponse. En considérant la santé comme un système interconnecté, il éclaire différemment les maladies infectieuses émergentes, l’antibiorésistance et l’évolution des risques sanitaires à l’échelle des territoires.
One Health est défini par le Quadripartite (OMS / FAO / OMSA / PNUE, 2021) comme « une approche intégrée et unificatrice qui vise à équilibrer et optimiser durablement la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes de façon intégrée ». Il reconnaît que la santé des humains, des animaux domestiques, de la faune sauvage et des plantes est étroitement liée à celle des environnements qu'ils partagent.
Le concept n'est pas nouveau, Rudolf Virchow (1821–1902) défendait déjà la médecine comparée entre humains et animaux dès la fin du XIXe siècle. Calvin Schwabe (1927-2006) reformula ce principe sous le terme One Medicine en 1984. C'est après les crises SRAS et grippe aviaire H5N1 du début des années 2000 que le terme One Health s'impose dans le vocabulaire institutionnel international, avec la publication des Principes de Manhattan en 2004, texte fondateur appelant à des systèmes de surveillance intégrés à l'interface humain-animal-environnement. Le Plan d'action conjoint One Health 2022–2026, adopté par le Quadripartite, structure aujourd'hui les interventions autour de cinq domaines prioritaires : capacités de surveillance et de réponse, résistance aux antimicrobiens, sécurité alimentaire, zoonoses endémiques et émergentes, et santé environnementale.
La majorité des maladies infectieuses émergentes chez l’humain sont d’origine zoonotique, une part significative provenant de la faune sauvage. L’exposition accrue liée à l’élevage intensif, à la déforestation, à la densité humaine et aux mobilités internationales modifie profondément les profils de risque.
Dans la pratique clinique, ces pathologies restent souvent sous‑diagnostiquées ou diagnostiquées tardivement. Fièvre Q, leptospirose, brucellose, psittacose ou rickettsioses illustrent la difficulté à identifier une origine zoonotique lorsque l’anamnèse ne prend pas suffisamment en compte les expositions animales, professionnelles ou environnementales.
L’approche One Health invite à considérer ces éléments comme des données cliniques à part entière et non comme de simples facteurs contextuels.
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La résistance aux antimicrobiens (RAM) constitue l’exemple le plus abouti de l’interdépendance entre santé humaine, animale et environnementale. En 2019, 4,95 millions de décès lui étaient associés dans le monde, dont 1,27 million directement causés (Murray et al., The Lancet, 2022). Les projections à 2050 de l’OMS évoquent 10 millions de décès annuels en l'absence d'action structurelle — un chiffre supérieur à la mortalité attendue par cancer.
La majorité des antibiotiques consommés à l’échelle mondiale le sont en élevage, exerçant une pression de sélection majeure sur le microbiome animal et environnemental.
Les mécanismes de dissémination sont aujourd’hui bien caractérisés : chaînes alimentaires, épandages agricoles, eaux de surface, transferts horizontaux de gènes de résistance (THG). Des résistances initialement identifiées chez l’animal se retrouvent désormais dans des isolats humains y compris en milieu hospitalier.
Pour le professionnel de santé, cela renforce la nécessité :
En France, la surveillance One Health s’appuie sur des dispositifs croisant données issues de la santé humaine et animale. Les réseaux de suivi de la résistance aux antibiotiques ou des zoonoses illustrent cette évolution vers une vigilance intersectorielle.
Les professionnels de santé occupent une place clé dans ce système : détection des signaux faibles, signalement des situations inhabituelles, participation aux réseaux sentinelles et coordination avec les acteurs territoriaux (services vétérinaires, agences sanitaires). Cette approche vise à agir en amont, avant la survenue de crises sanitaires majeures.
Changement climatique : un facteur d’amplification des risques
Le changement climatique modifie durablement la cartographie des risques sanitaires. L’extension des vecteurs, l’allongement des saisons de transmission et l’apparition de foyers autochtones de maladies jusque‑là peu présentes en métropole imposent une adaptation des pratiques.
Pour les professionnels de santé, cela implique d’intégrer plus systématiquement les pathologies vectorielles émergentes dans les diagnostics différentiels et de réévaluer les risques en fonction des dynamiques territoriales.
One Health ne constitue pas un cadre théorique réservé aux épidémiologistes. Il se décline concrètement dans la pratique :
À l’échelle individuelle comme collective, ces leviers renforcent la capacité du système de soins à anticiper plutôt qu’à subir.
La prochaine crise sanitaire ne sera probablement pas uniquement d’origine humaine ni strictement médicale. Elle émergera à l’interface de pressions environnementales, de dynamiques animales et de systèmes de surveillance encore imparfaitement coordonnés. Pour les professionnels de santé, intégrer l’approche One Health revient à sécuriser la pratique clinique, à renforcer la prévention et à contribuer, à leur niveau, à une réponse sanitaire plus robuste et plus cohérente.